UFC-Que Choisir de Nantes

Santé

Environnement – Qualité de l’eau au robinet : une décision incompréhensible et inacceptable

Un avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) du 30 septembre 2022 est passé pratiquement inaperçu, alors qu’il porte un scandale. Deux molécules dites métabolites, issues d’un herbicide dégradé (le S-métolachlore) étaient considérées comme nocives. Elles sont pourtant parfois présentes dans l’eau potable, selon les contrôles sanitaires. Ces résultats inquiétants provoquaient des protestations, et l’embarras des pouvoirs publics. L’agence a tout simplement « réévalué » la dose toxique admissible, en la portant de 1 à 9. Ce tour de magie a pour conséquence l’effacement des résultats préoccupants pour plus d’un million d’usagers, concernés par une eau potable jusque -là trop chargée en résidus de cette nature. Les préfectures n’ont plus à se soucier de ces mesures alarmantes et l’agriculture intensive peut continuer à polluer les nappes avec des herbicides nocifs.
Incompréhensible
Cette décision contredit un avis précédent de 2020, rendu par cette même agence. Elle avait classé ces métabolites comme « pertinents » pour caractériser la qualité de l’eau potable. La publication de cette décision, totalement contraire, fait suite à de nouvelles « études », fournies par le fabricant du S-métolachlore, la société SYNGENTA. Mais ces données sont confidentielles. On se demande où est l’erreur.
Pourtant, cette molécule bien préoccupante pourrait être à nouveau déclarée dangereuse. L’Agence européenne des produits chimiques (EFSA) devrait publier prochainement un avis à son sujet. Elle pourrait classer la substance active du S-métolachlore comme perturbateur endocrinien. Alors, ses métabolites (les fameuses molécules issues de sa dégradation dans les sols et les eaux) redeviendraient nécessairement des indicateurs « pertinents » de la qualité de l’eau. Mais la filière de l’agrochimie fait tout pour reculer cette décision, qui devait intervenir courant 2022.
Inacceptable
D’abord, les données concernant la toxicité pour la reproduction, la cancérogenèse et la perturbation endocrinienne sont inexistantes dans l’avis de l’ANSES : le principe de précaution a été ignoré.
Ensuite, de nombreux scientifiques signalent la présence d’autres molécules issues de la dégradation de pesticides dans l’eau distribuée. Elles seraient aussi nuisibles à la santé, alors qu’elles ne font pas l’objet des contrôles sanitaires obligatoires. Aujourd’hui, à peine 300 molécules sont recherchées dans les analyses effectuées en Loire-Atlantique, sur 750 recensées comme potentiellement toxiques.
La Loire-Atlantique particulièrement concernée
Avec l’intégration du nouvel avis de l’ANSES dans les barèmes de contrôles sanitaires de l’eau potable, la proportion des captages conformes en Loire-Atlantique va passer de 95 % à 99,9 %. Mais cela ne va pas vraiment nous rassurer.
En effet, depuis 2016, nous avons constaté des dépassements réguliers de la limite de qualité pour le ESA-métolachlore sur plusieurs captages dans le département. Ce sont principalement ceux de Massérac et Nort-sur-Erdre qui justifiaient nos alertes auprès des pouvoirs publics. Après 4 ans de pressions pour faire appliquer la loi, nous avions obtenu la publication d’arrêtés préfectoraux prescrivant des mesures curatives (amélioration de la filière de traitement) et préventives (interdiction à terme de ces herbicides).
Pour les mesures curatives, l’UFC-Que Choisir note que le principal distributeur (ATLANTIC’EAU) a pris des décisions adaptées à cette situation
· Renforcement du filtrage par charbon actif des usines d’assainissement d’eau potable de Nort-sur-Erdre, Ancenis et Massérac. À titre d’exemple, sur ce dernier captage, nous sommes passés d’un dépassement quasi quotidien des normes à quasiment aucun dépassement dans l’eau distribuée. Le coût supplémentaire annuel de traitement dans ces usines est d’un million d’euros, principalement supporté par les ménages, et non pas les pollueurs.
· Réhabilitation de la station de Nort-sur-Erdre, pour améliorer significativement la qualité de l’eau distribuée dans ce secteur. L’investissement de 6,5 millions d’euros est supporté là encore en grande partie par les particuliers.
La Chambre d’agriculture au frein
Quant aux mesures curatives édictées dans les arrêtés préfectoraux (interdiction des herbicides dans l’aire d’alimentation des captages), nous redoutons que la Chambre d’agriculture, avec ce nouvel avis de l’ANSES, conteste la nécessité de ces mesures.
Avec d’autres associations de consommateurs, l’UFC-Que Choisir est particulièrement scandalisée par l’attitude de la Chambre d’agriculture de Loire-Atlantique. Cet organisme s’oppose systématiquement à la mise en place de mesures efficaces de protection des captages. En dernier lieu, le recours au tribunal administratif sur le plan d’action de protection du captage de Saffré avait pourtant recueilli un avis favorable de tous les acteurs concernés (y compris les agriculteurs locaux). Cette attitude traduit une posture dogmatique, et non dans l’intérêt général.
À l’UFC-Que Choisir, nous sommes convaincus que nous pouvons obtenir dans notre pays une eau du robinet de qualité pour la consommation humaine. Nous éviterons ainsi l’extension de l’utilisation de l’eau conditionnée en bouteilles. Mais cette décision aberrante d’une agence officielle, chargée de la santé publique, n’est pas de nature à gagner la confiance du consommateur.

Février 2023 par Gérard ALLARD